25/04/2026
Béziers face à ses démons : le projet Skinstad à l’épreuve du réel
Lorsque Bob Skinstad a pris les rênes de l’AS Béziers Hérault aux côtés de la légende néo-zélandaise Andrew Mehrtens, l’ambition affichée était claire : s’inspirer du modèle de La Rochelle et ramener progressivement le club vers les sommets du rugby français.
Club historique, onze fois champion de France, Béziers évoluait alors dans le ventre mou de la Pro D2. Un contexte comparable à celui du Stade Rochelais avant son ascension fulgurante, amorcée en 2014 et concrétisée par une finale de Top 14 en 2021 puis deux sacres européens consécutifs.
Dès leur arrivée, les nouveaux dirigeants avaient insisté sur la notion de « projet à long terme », conscients qu’un simple changement de gouvernance ne suffirait pas à relancer une institution en sommeil depuis près de quatre décennies.
Mais la réalité s’est rapidement révélée plus rude que prévu.
Dix-huit mois plus t**d, Béziers lutte pour sa survie en Pro D2, englué à l’avant-dernière place, à quelques matchs d’un barrage pour éviter la relégation. Une situation sportive préoccupante, aggravée par une série de turbulences internes.
Le départ de l’entraîneur principal Pierre Caillet, condamné à une peine avec sursis pour violences conjugales, a profondément marqué le groupe. Dans la foulée, une lettre ouverte signée par une quarantaine de joueurs appelant à sa réintégration a mis en lumière les tensions internes et la fracture entre projet sportif et identité du club.
Sur le terrain, la saison vire au cauchemar : aucune victoire à l’extérieur, une altercation présumée après une défaite à Nevers, puis une humiliation 71-0 face au leader Vannes.
« Nous nous attendions à de la passion, mais pas à un tel niveau de complexité », reconnaît Skinstad. « L’histoire du club est exceptionnelle, mais elle s’accompagne aussi d’un poids lié à 25 ans de difficultés. »
Le dirigeant sud-africain insiste sur un point essentiel : l’impossibilité d’imposer un modèle extérieur sans tenir compte du contexte local.
« On ne peut pas arriver avec une approche anglo-saxonne et prétendre tout changer. Cela provoquerait un rejet immédiat. »
Une reconstruction progressive et contrainte
Plutôt que de bouleverser immédiatement l’existant, le nouveau management a choisi une approche progressive, prenant le temps d’analyser l’écosystème du club.
« Nous avons observé, compris, appris. Nous savions qu’il faudrait du temps pour reprendre la main sur le vestiaire », explique Skinstad.
Un processus ralenti par un héritage contractuel contraignant : 32 joueurs sous contrat ne correspondant pas nécessairement à la stratégie sportive envisagée.
« Nous avons dû composer avec cette réalité. Ce n’est pas idéal pour la motivation, mais c’était inévitable. »
Entre convictions et risque sportif
Parallèlement, Skinstad s’est illustré par ses prises de position sur le rugby international, critiquant notamment la tendance à la fermeture du championnat anglais.
À contre-courant, il défend le modèle français basé sur la promotion-relégation, malgré les risques financiers qu’il implique — y compris pour son propre investissement.
« Le risque fait partie de l’essence du sport. C’est ce qui le rend unique. »
Mais à court terme, l’urgence est claire : assurer le maintien.
« Il est vital de rester en Pro D2. Nos ambitions sont élevées, mais elles passent d’abord par la survie. »
Une équipe en manque de repères
Dernier exemple en date : une défaite cruelle face à Provence, concédée dans les dernières secondes après une interception fatale.
« C’est extrêmement dur à vivre. Je veux tellement voir cette équipe réussir », confie Skinstad.
Prochain rendez-vous capital : un déplacement à Carcassonne, concurrent direct au maintien. Une rencontre qui, sur le papier, semble abordable… mais qui cristallise toutes les inquiétudes d’un groupe incapable de s’imposer loin de ses bases.
Le mal des déplacements
Car au-delà des résultats, un phénomène inquiète particulièrement : l’incapacité chronique à performer à l’extérieur.
« Les statistiques sont alarmantes », souligne Skinstad. « Même les meilleures équipes françaises s’effondrent hors de chez elles. »
Un constat qui dépasse Béziers et interroge plus largement la culture du rugby hexagonal.
« Certains clubs font tourner leur effectif à l’extérieur, ce qui renforce l’idée qu’il est presque impossible d’y gagner. Cela devient un état d’esprit. »
Un tournant décisif
À l’approche du sprint final, Béziers joue bien plus qu’un maintien : la crédibilité d’un projet et la capacité d’un club historique à sortir durablement de sa spirale négative.
Le chantier est immense. Mais pour Skinstad et ses associés, il reste porteur d’une conviction intacte : celle qu’un géant peut encore se relever… à condition de survivre d’abord.