15/09/2026
Triste bilan
TOUT SAVOIR SUR CAMPUS 2023 :
COMMENT UN PROJET DESTINÉ À FORMER NOS JEUNES A PU AFFICHER 33 MILLIONS D’EUROS DE DÉFICIT
Campus 2023 est souvent résumé à un chiffre : 33 millions d’euros de déficit.
Mais ce chiffre, pris isolément, ne raconte absolument pas l’histoire.
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut revenir au montage initial, à son financement, à son objectif et surtout distinguer la formation de la rémunération des apprentis.
Car derrière les millions, il y a aussi une question :
Combien coûte réellement le fait de donner à un jeune un salaire, une formation et un diplôme qui doit lui permettre d'entrer dans la vie professionnelle ?
UN PROJET QUI AVAIT UNE AMBITION :
PROFESSIONNALISER LE RUGBY
Campus 2023 n'avait pas été conçu comme une opération destinée à faire gagner de l'argent à France 2023.
L'objectif était tout autre : professionnaliser les clubs et les structures sportives, anticiper l'afflux de licenciés attendu après la Coupe du monde et laisser au rugby français un vivier de jeunes formés aux métiers du sport.
Le projet devait également laisser un CFA et des formations diplômantes, afin que cette expérience puisse se poursuivre après la Coupe du monde.
Le gouvernement présentait d'ailleurs officiellement Campus 2023 comme un investissement dans la formation, l'emploi et l'éducation, avec la volonté de former des jeunes aux métiers du sport et de leur permettre ensuite d'occuper des emplois structurants dans les clubs et les associations sportives.
Ce n'était donc pas simplement une dépense liée à la Coupe du monde.
C'était aussi un investissement dans l'après-Coupe du monde qui a été ouvert par la suite à d’autres fédérations.
1 773 JEUNES RECRUTÉS, DES DIPLÔMES ET UN MÉTIER À LA CLÉ
Au total, 1 773 contrats d'apprentissage ont été signés entre 2020 et 2023.
En août 2023, 1 297 apprentis étaient encore en formation.
Le taux de rupture était de 26,7 % et, selon les certifications, le taux de diplomation allait de 54 % à 98 %.
Campus a également permis de créer un diplôme d'administrateur/responsable de structure sportive, finalement reconnu et transmis au mouvement sportif.
Autrement dit, derrière les lignes comptables, il y avait des jeunes qui travaillaient, qui étaient rémunérés, qui se formaient et qui obtenaient une qualification.
60,1 MILLIONS D'EUROS DE FINANCEMENTS PUBLICS :
MAIS PAS UN « CADEAU » FAIT À FRANCE 2023
Il faut aussi arrêter avec une autre confusion.
Les 60,1 millions d'euros de concours publics recensés par la Cour des comptes ne correspondent pas à un chèque de 60 millions donné spécialement à France 2023.
Une grande partie correspond aux mécanismes de droit commun de l'apprentissage : financements des OPCO, aides à l'embauche et au permis, auxquels peuvent prétendre les employeurs qui recrutent des apprentis.
Les OPCO étaient notamment financés par la taxe d'apprentissage.
La Cour des comptes comptabilise notamment :
36,5 M€ versés par les OPCO ;
17,7 M€ d'aides à l'embauche et au permis ;
3 M€ de l'Agence nationale du sport ;
2,2 M€ de subventions régionales ;
0,2 M€ d'aides AGEFIPH.
Soit 60,1 M€ au total
Dont 36,5 M€ issus du privé puisque cotisations des entreprises
LE VRAI SUJET :
LES 53,5 MILLIONS D'EUROS DE SALAIRES
C'est ici que commence le véritable débat car sur l'ensemble du programme, 53,5 millions d'euros ont été consacrés aux salaires des apprentis.
Et oui : 53,5 millions d'euros de rémunérations ont été versés à des jeunes.
Ce chiffre est énorme.
Mais peut-on appeler cela, à lui seul, une perte ?
La réponse est évidemment non.
Un salaire n'est pas une anomalie comptable.
C'est le principe même de l'apprentissage : le jeune est salarié, il travaille, il se forme et il est rémunéré.
Le problème financier apparaît lorsque les recettes destinées à couvrir cette masse salariale ne sont pas au rendez-vous.
ALORS, D'OÙ VIENT LE DÉFICIT DE 33 MILLIONS ?
La comptabilité analytique présentée par la Cour des comptes permet de le comprendre.
Sur le volet « rémunération », Campus 2023 a enregistré :
53,5 M€ de salaires d'apprentis
auxquels se sont ajoutés :
1,5 M€ de frais d'accompagnement ;
1,9 M€ de frais de fonctionnement.
Face à cela, le volet rémunération n'a enregistré que 23,9 M€ de recettes.
Résultat :
–33 MILLIONS D'EUROS SUR LE VOLET RÉMUNÉRATION.
La Cour des comptes le confirme dans son tableau analytique.
Mais dans le même temps, le volet formation dégageait +17,1 millions d'euros. Nous reviendrons sur ces 17,1 M€ finalement perdus pour le rugby Français.
Le résultat global de Campus n'est donc pas –33 millions.
Il est de :
–33 M€ + 17,1 M€ = –15,9 M€
sur l'ensemble du dispositif.
C'est une distinction fondamentale.
MAIS POURQUOI LE VOLET RÉMUNÉRATION S'EST-IL AUTANT DÉGRADÉ ?
Les chiffres validés en septembre 2022 par la nouvelle direction générale peuvent être comparés à l'atterrissage final présenté par la Cour des comptes.
Et cette comparaison fait apparaître une dégradation de l'ordre de 16 à 17 millions d'euros.
Pas à cause des salaires des apprentis : leur masse salariale était restée identique à 53,5 M€.
En revanche :
les recettes baissent et certaines dépenses augmentent.
Les financements OPCO/AFDAS passent d'environ 46,2 M€ à 36,5 M€, soit près de 10 M€ de recettes en moins.
La participation des structures d'accueil passe de 4 M€ à 2,8 M€, soit 1,2 M€ de recettes en moins.
Dans le même temps, les coûts pédagogiques augmentent de 2,2 M€ et les frais de fonctionnement de 3,3 M€.
Et tout cela alors que la masse salariale des apprentis, elle, ne bouge pas.
LE CHOIX DE LA PARTICIPATION DES CLUBS
C'est probablement l'un des sujets les plus politiques du dossier.
Dans le montage, les clubs ou structures qui accueillaient les apprentis participaient financièrement au dispositif.
Cette participation devait représenter 4 millions d'euros.
À l'arrivée, elle n'est plus que de 2,8 millions.
1,2 million d'euros de recettes ont donc disparu.
Alors pourquoi ?
Les conventions de mise à disposition des apprentis avaient été conclues jusqu'au terme des formations. Pourtant, la participation des structures d'accueil a diminué. Notre analyse du dossier identifie derrière cette évolution la décision de ne plus faire supporter aux clubs la participation financière prévue initialement.
Cette décision peut évidemment être défendue politiquement : aider les clubs, leur permettre de bénéficier gratuitement de compétences professionnelles et éviter de leur faire supporter une charge supplémentaire.
Mais le problème est que ce cadeau ait.était fait en période de campagne électorale. Alors il faut en assumer la conséquence, le dire et ne pas l'attribuer aux autres.
ce qui n'était plus payé par les clubs devait nécessairement être payé ailleurs et ailleurs, cela signifie le budget de Campus.
CE QUI EST PLUS DIFFICILE À EXPLIQUER :
3,3 MILLIONS D'EUROS DE FONCTIONNEMENT SUPPLÉMENTAIRES
Entre septembre 2022 et l'atterrissage final, les frais de fonctionnement passent d'environ 6,5 M€ à 9,8 M€.
Soit :
+3,3 MILLIONS D'EUROS.
Cette augmentation pourrait correspondre en partie à des salaires et autres frais de collaborateurs du GIP travaillant avec Campus.
Mais précisément : cela doit être justifié.
Quels salariés ?
Pour quelles missions ?
Combien de temps consacré à Campus ?
Avec quelle clé d'imputation ?
Et surtout :
ces personnes auraient-elles été rémunérées par le GIP même si Campus n'avait pas existé ?
La question est essentielle car déplacer une charge d'une ligne comptable vers une autre ne crée pas nécessairement une dépense nouvelle.
Mais dans le cas présent faire apparaître davantage de pertes sur Campus ( Projet très identifié Claude Atcher ) et moins de dépenses sur le GIP.
Cette augmentation de 3,3 M€ doit être documentée et justifiée par le GIP.
ALORS, PERD-ON VRAIMENT DE L'ARGENT QUAND ON FORME UN JEUNE ?
C'est peut-être la question essentielle
La Cour des comptes calcule un coût public moyen de 37 548 € par apprenti, en tenant compte du parcours et des ruptures.
Ce chiffre correspond à deux à trois années de formation, soit environ 12 500 à 18 800 € par an.
Et maintenant, comparons
D'après les données utilisées dans notre analyse, un jeune de 18 à 29 ans au chômage représente pour la collectivité entre 18 400 et 20 400 € par an, en 2021-2022.
Et cette dépense ne produit ni diplôme, ni expérience professionnelle, ni emploi, ni cotisations sociales.
À l'inverse, l'apprentissage associe formation, salaire, expérience professionnelle et qualification.
Il faut donc poser la question autrement.
QUE PRÉFÈRE-T-ON FINANCER ?
Un jeune qui reste sans emploi et représente chaque année une dépense pour la collectivité ?
Ou un jeune qui, pendant deux ou trois ans, est formé, travaille, acquiert une expérience, obtient un diplôme et peut ensuite entrer dans la vie professionnelle ?
Former coûte de l'argent mais ne pas former coûte aussi de l'argent et souvent pendant beaucoup plus longtemps.
LE PROBLÈME DE CAMPUS N'EST DONC PAS D'AVOIR PAYÉ DES JEUNES
Personne ne peut reprocher à Campus d'avoir dépensé 53,5 millions d'euros pour rémunérer des apprentis si la mission était précisément de salarier et former ces jeunes.
Le vrai sujet est ailleurs.
Pourquoi les recettes prévues ont-elles diminué ?
Pourquoi près de 10 millions d'euros de financements OPCO/AFDAS ont-ils disparu ?
Pourquoi la participation des clubs ou structures d'accueil a-t-elle baissé de 1,2 million d'euros ?
Pourquoi les coûts pédagogiques ont-ils augmenté de 2,2 millions ?
Pourquoi les frais de fonctionnement ont-ils augmenté de 3,3 millions alors que le nombre d'apprentis et leur masse salariale étaient stables ?
Et surtout :
quelle part de ces charges correspondait réellement à Campus et quelle part aurait, de toute façon, été supportée par le GIP ?
CAMPUS 2023 N'ÉTAIT PAS UNE MAUVAISE IDÉE.
C'EST SA GESTION QUI DOIT ÊTRE EXAMINÉE.
La Cour des comptes elle-même décrit Campus comme un projet destiné à professionnaliser le rugby français et à laisser un vivier de professionnels formés au mouvement sportif.
Alors oui, Campus a coûté cher.
Oui, il y a eu un déficit, oui, il faut expliquer les dérives financières.
Mais réduire le dossier à :
« 33 millions d'euros perdus pour payer des apprentis » serait intellectuellement malhonnête.
La vraie question est beaucoup plus intéressante :
COMBIEN LA COLLECTIVITÉ A-T-ELLE DÉPENSÉ POUR FORMER CES JEUNES, ET COMBIEN A-T-ELLE ÉCONOMISÉ EN LEUR DONNANT UN MÉTIER PLUTÔT QU'EN LES LAISSANT AU CHÔMAGE ?
Et surtout :
POURQUOI UN PROGRAMME QUI AVAIT ÉTÉ CONÇU POUR ÊTRE À L'ÉQUILIBRE A-T-IL FINI AVEC 33 MILLIONS D'EUROS DE DÉFICIT SUR SA PARTIE RÉMUNÉRATION ?
C'est cette question-là qui mérite aujourd'hui des réponses précises que nous trouverons probablement dans les documents interne de Campus et du GIP quand Florian Grill voudra bien nous les communiquer.