17/05/2026
Louis-Roy d'Amérique 28 ans. Jeune homme du peuple, débrouillard, fier, avec un cœur trop grand pour un quartier trop dur. Il survit en faisant de petits boulots, en rêvant grand. Son nom d'Amérique, est une ironie cruelle que tout le monde autour de lui ressent sans le dire : il est né ici, il mourra ici, et l'Amérique ne sera jamais que ce mot collé à son nom comme une promesse vide.
Jessica Nazaire 26 ans. L'amie fidèle, la sœur de cœur. Vendeuse au marché, langue bien pendue, regard qui voit tout. Elle aime Louis-Roy comme un frère mais cache quelque chose depuis longtemps.
Christ Vinann 30 ans. Le meilleur ami, le confident. Celui en qui Louis-Roy a toujours eu une confiance aveugle. Chauffeur de tap-tap, jovial, toujours une blague à la bouche. C'est lui qui va trahir.
Negresse Colas 25 ans. L'ex. Belle, orgueilleuse, tiraillée entre l'amour qu'elle a encore pour Louis-Roy et la peur de son père. Elle n'est ni méchante ni faible, elle est coincée.
Wilfrid Colas 55 ans. Le père. Figure de pouvoir dans le quartier, pas chef de gang, mais pire : le notable, l'homme que tout le monde respecte et que personne n'ose contredire. Il contrôle, manipule, décide. C'est lui qui a forcé sa fille à quitter Louis-Roy. C'est lui l'obstacle réel.
Dans Delmas 33, les maisons poussent les unes contre les autres comme des gens qui ont peur de mourir seuls. Les murs sont fissurés, les toits en tôle chantent sous la pluie, et les enfants jouent dans des ruelles que le soleil n'arrive jamais vraiment à traverser. C'est là que Louis-Roy d'Amérique a ouvert les yeux pour la première fois. C'est là qu'il les fermera peut-être un jour, si Dieu le permet ou si le quartier décide autrement.
Ce matin-là, le soleil était déjà brutal à sept heures. Louis-Roy était assis sur le petit bloc de béton devant chez lui, une tasse de café kléren dans la main, les yeux posés sur rien. La rue s'éveillait lentement une marchande qui criait "pen!pen chaud!", deux ti-bòs qui se coursaient en riant, un motocycliste qui klaxonnait sans raison, comme pour rappeler au monde qu'il existait.
— Lou ! Louis-Roy !
C'était la voix de Jessica. On reconnaissait toujours la voix de Jessica avant de voir son visage , forte, un peu rauque, comme quelqu'un qui a grandi en devant se faire entendre dans une maison trop pleine.
Elle arriva en trottinant, son plateau de ground provisions calé sur la tête avec l'équilibre naturel que seules les femmes de ce pays maîtrisent vraiment.
— W ap fè kisa isit la a de bon maten konsa ? Tu fais quoi assis là à cette heure-ci ? T'as pas de boulot aujourd'hui ?
Louis-Roy sourit sans enthousiasme.
— Le boulot m'attend pas, Jessica. C'est moi qui attend le boulot.
— Ah bon. Elle posa son plateau par terre, s'accroupit à côté de lui, baissa la voix. — Christ t'a appelé hier soir ?
— Non.
— Il devait pas te parler de quelque chose ?
Louis-Roy la regarda enfin vraiment. Il y avait quelque chose dans le visage de Jessica, une hésitation, une ombre qu'il ne savait pas encore lire ce matin-là. Plus t**d, il comprendrait que c'était de la culpabilité. Pas la sienne. Celle de quelqu'un d'autre qu'elle portait sans savoir comment la reposer.
— Jessica. Tu sais quelque chose que tu me dis pas ?
Elle détourna les yeux vers la rue.
— Mwen pa konnen anyen. Je sais rien, moi.
Mais elle avait mis une demi-seconde de trop avant de répondre. Et dans Delmas 33, une demi-seconde de trop, ça veut tout dire.
Louis-Roy d'Amérique. Le nom, il l'avait porté toute sa vie comme un sac trop lourd. Les gens du quartier trouvaient ça drôle, au début — "d'Amérique !", ils appelaient, en riant, comme si c'était une blague que son père avait faite à sa naissance. Son père. Cet homme qu'il n'avait connu qu'à travers les histoires de sa mère et une vieille photo jaunie collée au mur de la chambre.
"Ton père voulait partir," sa mère lui disait toujours. "Il t'a donné ce nom pour que tu partes à sa place."
Il n'était jamais parti. Personne ne partait vraiment de Delmas 33. On quittait le quartier dans sa tête, parfois. Mais le quartier, lui, ne vous quittait jamais.
Ce soir-là, Christ Vinann arriva vers neuf heures, souriant comme d'habitude, une bouteille de Prestige à la main.
— Frè m ! Mon frère ! Il frappa l'épaule de Louis-Roy avec cette familiarité d'homme qui sait qu'il est aimé. — Assis-toi, j'ai quelque chose à te dire.
Louis-Roy ne savait pas encore que cette phrase ,"j'ai quelque chose à te dire" allait changer le goût de tout ce qu'il avait cru être vrai.
À suivre...