03/08/2026
LETTRE OUVERTE.
À l'attention de Monsieur Vijonet DÉMÉRO
Ministre de l'Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle.
Objet: Protestation et dénonciation concernant le simulacre de «Journée d'échanges sur la rentrée scolaire 2026-2027» organisée le 31 juillet 2026 à l'Hôtel Karibe
Monsieur le Ministre,
Les organisations syndicales UNNOH, CENEH et CUTRASEPH tiennent, par la présente, à exprimer leur profonde indignation et leur vive désapprobation à la suite de la prétendue
«Journée d'échanges sur la rentrée scolaire 2026-2027» organisée le 31 juillet 2026 à l'Hôtel Karibe.
Présentée comme un espace de concertation entre les principaux acteurs du système éducatif haïtien, cette activité s'est malheureusement révélée être un simple exercice de communication institutionnelle, dépourvu du dialogue annoncé et des échanges constructifs que les organisations syndicales étaient en droit d'attendre.
En effet, la lettre d'invitation qui nous a été adressée précisait clairement que cette rencontre avait pour objectif de « réunir les principaux acteurs du secteur de l'éducation afin d'échanger sur les enjeux liés à la mise en œuvre de la transformation curriculaire, à l'amélioration des conditions d'apprentissage ainsi qu'à la mobilisation des ressources nécessaires à la réussite de la prochaine année scolaire ».
Une telle formulation laissait raisonnablement croire que cette journée constituerait un véritable cadre de concertation permettant aux différents partenaires de débattre des enjeux majeurs de la rentrée scolaire, de confronter leurs analyses, de formuler des propositions et de rechercher ensemble des solutions adaptées aux défis auxquels fait face le système éducatif national.
C'est dans cet esprit de dialogue et de responsabilité que nos organisations ont répondu favorablement à votre invitation. À un peu plus d'un mois de la réouverture des classes, nous estimions de notre devoir de porter la voix des enseignantes et des enseignants, de présenter leurs principales revendications, d'exposer leurs préoccupations, leurs inquiétudes ainsi que leurs attentes légitimes, dans le souci de contribuer efficacement à la préparation d'une rentrée scolaire apaisée, inclusive et réussie.
Force est toutefois de constater que le format retenu n'a nullement permis la tenue du dialogue promis.
À aucun moment les organisations syndicales n'ont bénéficié d'un véritable espace d'expression ou d'échange avec les autorités du ministère.
Les discussions bilatérales annoncées n'ont jamais eu lieu.
Au contraire, cette journée s'est rapidement transformée en une succession de présentations unilatérales, dominées par les interventions de responsables gouvernementaux dont plusieurs discours sont apparus largement déconnectés des réalités quotidiennes auxquelles sont confrontés les enseignants, les élèves et les établissements scolaires du pays.
Nous avons également été frappés par l'absence totale de référence, dans votre intervention, aux préoccupations les plus urgentes du personnel enseignant. Aucune réponse n'a été apportée aux revendications légitimes des enseignants, aucun engagement n'a été réaffirmé concernant le respect de l'Accord du 20 janvier 2025, pourtant toujours incomplètement appliqué, et aucun éclaircissement n'a été fourni sur plusieurs dossiers majeurs qui continuent d'alimenter un profond malaise au sein de la communauté éducative.
Ce silence ne peut qu'accroître les inquiétudes des enseignants et renforcer leur détermination à poursuivre la mobilisation nationale engagée afin d'obtenir le respect intégral de leurs droits et la satisfaction de leurs revendications.
Par ailleurs, après les interventions des représentants de l'État, la tribune a été largement occupée par plusieurs organisations non gouvernementales venues présenter leurs projets respectifs.
Si ces initiatives peuvent contribuer au développement du secteur éducatif, elles ne sauraient se substituer aux responsabilités régaliennes de l'État en matière d'éducation. Cette succession d'exposés techniques n'a fait que confirmer l'absence d'un véritable débat sur les défis structurels auxquels est confrontée l'école haïtienne.
Monsieur le Ministre,
Votre lettre d'invitation précisait également ce qui suit:
« Cette journée de concertation offrira également un espace de dialogue permettant aux organisations syndicales de partager leurs préoccupations, leurs observations et leurs propositions, dans un esprit de collaboration et de recherche de solutions. »
Malheureusement, les faits ont été en totale contradiction avec cet engagement.
Au lieu de l'espace de concertation annoncé, nous avons assisté à un exercice de communication à sens unique où la parole a été monopolisée par les représentants du Gouvernement et quelques partenaires techniques, sans qu'aucun véritable mécanisme ne permette aux organisations syndicales de faire entendre la voix des enseignants.
Les échanges promis n'ont jamais eu lieu. Les débats contradictoires ont été inexistants.
Les propositions des organisations syndicales n'ont jamais été sollicitées. Aucune période de discussion sérieuse n'a été prévue afin de permettre aux acteurs de terrain d'exposer leurs analyses ou de contribuer à l'élaboration de solutions communes.
Il s'agit là d'un véritable déni de dialogue social.
Pourtant, les sujets qui méritaient d'être débattus sont nombreux et urgents.
Nous souhaitions attirer votre attention sur la crise profonde que traverse aujourd'hui l'école haïtienne, notamment la dégradation constante des conditions d'enseignement, les difficultés auxquelles sont confrontés des milliers d'enseignantes et d'enseignants, l'absence persistante de salaires pour plusieurs d'entre eux, le non-respect de l'Accord du 20 janvier 2025, les déclarations irrespectueuses récemment proférées à l'endroit des enseignants et des inspecteurs, ainsi que les conséquences dramatiques de l'insécurité sur le fonctionnement des établissements scolaires.
Nous souhaitions également évoquer les difficultés croissantes auxquelles font face les parents d'élèves, confrontés à une augmentation souvent injustifiée des frais de scolarité dans de nombreuses écoles privées, dans un contexte économique déjà extrêmement difficile.
Toutes ces réalités auraient dû constituer le cœur des discussions.
Au lieu de cela, les véritables préoccupations des principaux acteurs du système éducatif ont été reléguées au second plan.
Les organisations syndicales n'ont pas été invitées à présenter leurs analyses, encore moins leurs recommandations.
Les enseignants, pourtant premiers concernés par la réussite de la prochaine rentrée scolaire, ont été réduits au rôle de simples spectateurs d'une activité présentée comme une concertation, alors qu'elle n'en avait ni la forme ni l'esprit.
Une telle approche ne saurait favoriser la confiance entre le ministère et ses partenaires sociaux.
Elle traduit malheureusement une conception du dialogue où l'on informe sans consulter, où l'on communique sans écouter et où l'on sollicite la présence des organisations syndicales sans leur reconnaître un véritable rôle dans la construction des politiques éducatives.
Or, aucune réforme sérieuse de l'éducation ne peut réussir durablement sans la participation effective de celles et ceux qui vivent quotidiennement les réalités du terrain.
Les enseignants ne sont pas de simples exécutants des décisions administratives. Ils sont des partenaires incontournables de toute politique éducative responsable. Les marginaliser revient à affaiblir les bases mêmes de la gouvernance du système éducatif.
Monsieur le Ministre,
La manière dont cette rencontre a été conduite révèle une conception préoccupante du dialogue social.
En conviant les organisations syndicales à une prétendue journée de concertation, puis en les reléguant au rang de simples spectatrices, votre ministère a manqué une occasion importante de bâtir le consensus indispensable à la réussite de la prochaine rentrée scolaire.
Cette approche constitue non seulement un manque de respect à l'égard des organisations représentatives des enseignants, mais également une erreur stratégique.
Elle traduit un déficit de vision en matière de gouvernance participative et donne l'impression que les partenaires sociaux sont davantage sollicités pour cautionner des décisions déjà arrêtées que pour contribuer réellement à leur élaboration.
Une rentrée scolaire ne se prépare pas uniquement à travers des annonces officielles, des présentations de projets ou des exercices de communication. Elle se construit avant tout dans l'écoute, la concertation, le respect mutuel et la recherche sincère de solutions aux difficultés auxquelles sont confrontés les acteurs du système éducatif.
Or, à ce jour, plusieurs préoccupations majeures demeurent sans réponse: le respect intégral de l'Accord du 20 janvier 2025, la régularisation de la situation des enseignants non rémunérés, l'amélioration des conditions de travail, la protection des établissements scolaires dans un contexte d'insécurité généralisée, la maîtrise des frais de scolarité dans les écoles privées, ainsi que les garanties minimales nécessaires au bon déroulement de la prochaine année académique.
Ignorer ces réalités revient à fragiliser davantage un système éducatif déjà fortement éprouvé.
Nous estimons qu'une rentrée scolaire durablement apaisée ne peut être envisagée sans un véritable climat de confiance entre le ministère et les organisations représentatives des enseignants. Cette confiance ne se décrète pas; elle se construit par des actes concrets, une écoute réelle et le respect des engagements pris.
En conséquence, nos organisations vous demandent de reconsidérer sans délai cette approche unilatérale et de convoquer, dans les meilleurs délais, une véritable journée nationale de concertation, organisée autour d'une méthodologie participative garantissant un temps de parole équitable à l'ensemble des acteurs concernés.
Cette rencontre devra permettre aux organisations syndicales, aux représentants des établissements scolaires, aux associations de parents d'élèves, aux partenaires techniques et financiers ainsi qu'aux autres composantes de la communauté éducative de débattre librement des défis de la rentrée scolaire et de contribuer à l'élaboration d'une feuille de route commune.
Une telle démarche serait conforme à l'esprit même de votre lettre d'invitation et constituerait un signal fort de votre volonté de restaurer un dialogue social sincère, responsable et respectueux.
À défaut d'une telle initiative, il sera difficile d'espérer une rentrée scolaire sereine.
Les frustrations accumulées, les engagements non respectés et l'absence persistante de dialogue risquent inévitablement d'accentuer la mobilisation des enseignants et de compromettre le climat social indispensable au bon fonctionnement des écoles.
Nos organisations demeurent néanmoins disponibles pour participer à tout processus de concertation authentique, fondé sur le respect mutuel, la transparence et la recherche de solutions durables dans l'intérêt supérieur de l'école haïtienne.
Dans l'attente d'une suite diligente à la présente, nous vous prions d'agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de nos salutations patriotiques.
Pour les organisations signataires :
UNNOH: Josué MÉRILIEN.
CENEH: Jean-Mary FERDINAND.
CUTRASEPH: Esther ELOY.