07/06/2026
Lettre à Jean Monard Métellus
Cher JeanMo,
Chaque matin, à Grand-Pré, un jeune paysan nommé Mannyèl empruntait les sentiers qui conduisaient aux sources Manzè Mari et Ti Bidon, ces eaux généreuses qui désaltéraient les familles du village et alimentaient les bienfaisantes eaux guérisseuses du bassin Manman Jimo. De jardin en jardin, il expliquait aux habitants les vertus des arbres. « Lorsqu'ils disparaissent, disait-il, ils emportent avec eux l'eau des sources ; la terre se dessèche, et nos enfants, nos voisins, nos compères, nos commères, ainsi que nos loas protecteurs, meurent de soif. » Par la patience, la sagesse et la persuasion, il avait fini par convaincre les habitants de voir dans les arbres un patrimoine à protéger, un héritage sacré destiné aux générations futures. Pendant des années, personne ne lui reprocha sa vigilance, bien au contraire, beaucoup voyaient en lui un gardien du bien collectif.
Puis vint le jour où d'étranges bûcherons envahirent la région. Ils se faisaient les instruments d'un puissant personnage qui avait choisi les environs pour y ériger sa résidence de plaisance, persuadé que les arbres, les sources et même le destin du village devaient s’incliner devant ses volontés. Dès lors, tout bascula, lorsque les chefs locaux abandonnèrent la cause qu’ils étaient censés défendre pour se ranger aux côtés de ceux qui en précipitaient la disparition. Subitement, les arbres abattus ne furent plus le problème, pas davantage que les eaux menacées ou les terres promises à la sécheresse. Le seul obstacle devint Mannyèl, on ne lui reprocha ni les troncs renversés, ni le dépérissement des sources. Son seul crime fut de parler comme une source qui refusait de tarir, laissant jaillir au grand jour des vérités que beaucoup auraient voulu retenir sur la pierre du silence.
C’est cette vieille histoire qui me revient à l'esprit en apprenant la nouvelle de ton inculpation dans le cadre de l'enquête sur l'assassinat du président Jovenel Moïse. Je profite de cette occasion pour t’adresser ces mots empreints d’estime, de solidarité et de profond respect face à l’épreuve que tu traverses aujourd’hui. Depuis des années, tes émissions suivies par des centaines de milliers d’Haïtiens portent une parole libre, responsable et courageuse dans un pays où la vérité s’efface et se fragilise. Tu as exercé ton métier avec rigueur, en interrogeant les puissants, en analysant les faits et en dénonçant les dérives qui ont marqué la gouvernance du PHTK sous les présidences de Michel Martelly et de Jovenel Moïse.
Beaucoup ne peuvent s’empêcher de voir dans cette inculpation le signe troublant d’une époque où les voix d’alerte, de questionnement, de dénonciation et de proposition paraissent plus encombrantes que les auteurs mêmes des actes ayant conduit aux drames que traverse la nation. Cette décision suscite de légitimes interrogations et alimente le sentiment que certaines forces cherchent moins à faire émerger la vérité qu’à intimider les consciences indépendantes. Lorsque les pouvoirs sont ébranlés par la critique, ils ne combattent plus les arguments, mais ceux qui les portent. Ils s’attaquent aux voix dissidentes, cherchent à réduire au silence journalistes, intellectuels, militants et citoyens engagés, afin de vider l’espace public de toute contestation et d’ouvrir la voie à l’arbitraire, à la peur et au chaos.
Face à cette situation, je ne peux que te souhaiter courage, sérénité et une inébranlable force morale. Les adversaires ont choisi leur moment alors qu’une partie du peuple, épuisée par l’insécurité, la misère et l’incertitude du lendemain, semble se replier sur elle-même. La société paraît parfois perdre sa vigilance et sa capacité de mobilisation. Pourtant, dans la vie comme dans l’histoire des peuples, les périodes de silence ne sont pas nécessairement des signes de résignation. Elles sont ces temps souterrains propices à la lente préparation des grands réveils. Les grandes transformations collectives ont toujours trouvé leurs premiers artisans parmi celles et ceux qui refusent de se taire.
Continue de défendre cette parole libre, indispensable à toute société qui aspire à la justice et à la dignité. Ne laisse pas les intimidations, les manœuvres et les calculs politiques altérer ta détermination. Plus que jamais, Haïti a besoin de femmes et d’hommes aptes à parler là où tant d’autres sont réduits au silence, à défendre l’intérêt collectif tandis que triomphent les intérêts particuliers, et à maintenir vivante l’espérance quand tout semble conduire au découragement. Les idées survivent à leurs persécuteurs, les convictions sincères traversent les épreuves, et les peuples finissent toujours par reconnaître ceux qui, dans les moments difficiles, refusent de renoncer à leur devoir.
JeanMo, comme Manuel dans Gouverneurs de la rosée, tu découvres peut-être aujourd’hui qu’il est parfois plus risqué de révéler à un peuple le chemin de la source que de le laisser mourir de soif. Pourtant, c’est grâce à ces hommes qui refusent la résignation que les communautés finissent par retrouver leur force et leur espoir. L’heure viendra où les Mannyèl, aujourd’hui dispersés mais lucides, uniront leurs élans pour reconstruire
une promesse commune d’avenir. Ce sursaut se prépare déjà, silencieusement, dans la conscience de ceux qui refusent d’abandonner Haïti aux forces qui la précipitent vers l’abîme, et la nation finira par réclamer vérité, justice et responsabilité.
Avec toute ma fraternité, mon respect et mon indéfectible soutien.
Hugue Célestin
Grand Pré, 06 juin 2026