10/04/2025
Humiliation publique 2.0 : Quand la dérive numérique écrase la dignité humaine
Par SAUTI YA ROHO
Aux Comores, comme dans d’autres sociétés de plus en plus connectées, une nouvelle forme de violence s’installe en silence : la diffusion non autorisée de vidéos sur les réseaux sociaux à des fins d’humiliation publique. Il ne s’agit pas seulement de partager un contenu pour s’amuser, mais de détourner des vidéos postées initialement sur TikTok ou d’autres plateformes, pour ensuite les republier sur Facebook avec des propos insultants, moqueurs ou dégradants.
Ce phénomène devient de plus en plus courant, et pourtant il reste profondément injuste, psychologiquement destructeur et, surtout, illégal.
Une violence déguisée en buzz
On pense parfois que le simple fait qu’une vidéo ait été publiée sur TikTok suffit à en faire un "contenu public" que chacun peut partager librement. Mais il y a une grande différence entre publier quelque chose soi-même et le voir repartagé dans un autre contexte, contre son gré, et accompagné d’attaques verbales.
Ce que beaucoup considèrent comme un divertissement est en réalité, pour la personne ciblée, une forme d’humiliation sociale violente, souvent vécue dans le silence et la honte. Derrière l’écran, des existences sont fragilisées, des réputations sont détruites, des personnes se replient sur elles-mêmes, blessées dans leur dignité.
Ce que dit la loi comorienne
Le droit comorien encadre clairement ce type de comportement. La loi ne protège pas seulement l’image, mais aussi l’honneur, la réputation et la vie privée des individus.
Selon l’article 103 du Code de l’information, il est interdit de capter ou de diffuser l’image d’une personne dans un lieu privé sans son autorisation. Cela s’applique notamment aux vidéos enregistrées dans des domiciles ou contextes familiaux.
Plus encore, l’article 111 punit la diffamation, c’est-à-dire le fait de publier ou propager des informations pouvant nuire à la réputation d’une personne. Même sans preuve, attribuer des faits dégradants à quelqu’un est un acte punissable.
L’article 114 du même code punit l’injure publique : il s’agit de toute parole ou publication visant à offenser, insulter ou rabaisser quelqu’un. Ce type de comportement peut entraîner jusqu’à 4 mois d’emprisonnement et 200 000 KMF d’amende.
Enfin, l’article 117 sanctionne la dénonciation calomnieuse : accuser faussement quelqu’un, ou propager une version falsifiée de la réalité, peut mener jusqu’à 1 an de prison et 500 000 KMF d’amende.
Les conséquences psychologiques : des blessures invisibles
On ne le répétera jamais assez : ce que l’on partage en un clic peut blesser quelqu’un pour des années.
Les conséquences sur la santé mentale sont réelles et parfois irréversibles : perte de confiance en soi, isolement social, troubles anxieux, voire dépression sévère. Les personnes touchées n’osent souvent pas en parler, de peur d’être encore plus ridiculisées.
Il ne faut pas attendre un drame pour comprendre la gravité de ces actes. Derrière chaque écran, il y a un être humain avec une histoire, une famille, des émotions.
Une responsabilité humaine et morale
Cette réalité dépasse le cadre juridique. Elle touche notre conscience, notre culture, nos valeurs. Aux Comores, nous avons grandi avec des principes : respect de l’autre, protection des faibles, pudeur dans la correction. Aujourd’hui, certains préfèrent l’humiliation publique à la discussion discrète. Certains utilisent les réseaux sociaux pour frapper là où c’est le plus douloureux : la réputation.
Mais l’humiliation n’a jamais redressé une âme, elle ne fait que la briser.
Ce que dit notre religion
Dans l’Islam, l’honneur d’un croyant est sacré. Le Prophète Muhammad ﷺ a dit :
"Le sang, les biens et l’honneur du musulman sont inviolables."
Allah nous rappelle également dans la sourate Al-Hujurat (verset 11) :
"Ô vous qui avez cru ! Qu’un peuple ne se moque pas d’un autre peuple, car il se peut que ces derniers soient meilleurs qu’eux."
Se moquer, exposer, humilier un frère ou une sœur musulman(e), même s’il ou elle a fait une erreur, est une transgression grave. Corriger quelqu’un, oui. Mais avec douceur, pudeur et rahma (miséricorde), comme nous l’enseignent les valeurs islamiques.
Que faire si tu es victime ?
📌 Garde toutes les preuves : captures d’écran, liens, identifiants.
📌 Signale la publication aux plateformes concernées (Facebook, TikTok…).
📌 Dépose une plainte auprès des autorités : gendarmerie ou police.
📌 Parle à quelqu’un de confiance, ne te renferme pas.
Tu as le droit d’être respecté(e). Tu as le droit de demander justice. Tu n’as pas à avoir honte.
Un appel à la conscience collective
À nous tous, internautes comoriens :
Ce n’est pas parce qu’on a un téléphone qu’on a le droit de tout faire.
Ce n’est pas parce que quelqu’un s’expose un instant qu’il mérite l’humiliation à vie.
Ce n’est pas parce que les autres partagent qu’il faut suivre.
SAUTI YA ROHO élève la voix pour rappeler que la dignité humaine est plus importante qu’un buzz, plus précieuse qu’un fou rire temporaire.
Ensemble, refusons l’humiliation.
Ensemble, brisons le silence.
Ensemble, redonnons une voix à ceux qu’on a fait taire.
SAUTI YA ROHO. 🕊️