13/09/2026
#7 Racines
Il vit au bout du monde. Pas là où les maisons se construisent à coups de millions et où l'on vit « gated », retranché derrière des grilles et des noms de villas empruntés à d'autres continents — mais en bordure d'une falaise, sur un terrain « qui appartient à l'État », qu'il occupe illégalement, à la lisière d'un quartier neuf qui a poussé plus vite que ses bananiers. « Pas ti ena narien ici. Ça terrain pas ti intéresse personne. Dimoune ti pe vine jette saleté. Mone cassé, rangé, planter, faire pousser » raconte-t-il.
Frêle, dans la soixantaine finissante, « Rocky » cultive la terre. Avec un talent certain. Sous ses coups de pioche pousse, quasi miraculeusement sur ce terrain classé probablement improductif, tout ce que l'on pourrait rêver comme légumes et fruits.
Là où d'autres auraient vu un no man's land à raser, lui a vu un sol à retourner. C'est peut-être cela, la première loi qu'il ait jamais respectée : celle qui dit qu'une terre appartient à qui la travaille, bien avant qu'un cadastre ne vienne trancher.
Rocky, qui vit là depuis des lustres et a vu grandir autour de lui tout un quartier qu'il n'a jamais habité que par la marge, ne gêne et ne dérange personne. Sauf « ene missié » du voisinage, qui s'est mis en tête de le faire partir. Sans aucune raison apparente — sinon peut-être celle-ci, la plus vieille de toutes : qu'un homme sans titre de propriété dérange, par sa seule présence, l'ordre que les autres croient avoir édifié autour de lui.
« Un jour il est passé par ici et a décrété que je n'avais pas le droit de vivre ici. Depuis, les tracasseries administratives ont commencé » raconte-t-il désabusé. « Li bien actif sa boug-là » rouspète-t-il, en se demandant si son « meilleur ennemi » serait aussi zélé s'il avait eu l'idée de commercialiser du gandia à l'ombre de ses bananiers.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit, sous les tracasseries et les lettres administratives : de la loi qu'on invoque pour les uns, et qu'on oublie pour soi-même — et du regard qu'un voisin porte sur une vie qu'il juge illégitime sans jamais avoir eu à la vivre.
Rocky, cheveux blancs sous sa casquette rapiécée, ne veut rien entendre. Il restera là où il est coûte que coûte. « J'aime cette vie où je subviens à mes besoins sans rien demander à personne. Je vis sans électricité et sans gaz et la terre me donne ce dont j'ai besoin. Je ne demande qu'à vivre en paix ». Ses deux chiens « cotonnés » acquiescent en bons gardiens.
Ce besoin-là n'a rien d'un slogan. Ce n'est pas un choix de vie qu'on affiche, c'est un compte qu'on fait chaque jour avec ce que la terre veut bien donner — et qui se moque bien de savoir si le regard des autres l'approuve.
La nuit tombe sur sa bicoque. Alors que les chauves-souris entreprennent leur ballet incessant, Rocky regarde son potager de fortune avec un air satisfait. Il entendrait presque pousser les graines, rôder les racines qui cherchent de l'eau, et sentir mûrir, avec une infinie tendresse, son dernier régime de bananes.
Demain il remet ça. Avec la même détermination. Le même désir de voir cette terre répondre présent — peu importe ce qu'en disent les papiers d'un cadastre, et peu importe ce qu'en pense l'homme qui, depuis sa maison à lui, continue de le regarder comme une anomalie à corriger. « Ce n'est qu'une question d'amour. Sa la terre-là, mo content li ».
J.-J.P
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Il y a un plaisir tout simple à écrire comme on en a envie. Avec Scènes de vie, je m’accorde cette liberté. Le sujet, le ton, la longueur : je suis ce que j’ai envie de raconter. J’y reste l’observateur indépendant que je suis, avec mes convictions, mes interrogations et ma façon de voir les choses.
Et je prends plaisir à retrouver ma plume, loin des formats convenus.
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