27/08/2026
Oui, le médecin est un être humain.
Mais la médecine est un métier noble.
Comme le sont, à leur manière, les fonctions de juge, d’enseignant et toutes les professions auxquelles la société confie une part essentielle de son fonctionnement.
Il fut un temps où le simple fait de dire « il est médecin », « elle est enseignante » ou « il est juge » inspirait naturellement le respect. Ces professions représentaient une certaine stabilité, une certaine éducation, une certaine sécurité. On les associait à une forme de noblesse sociale — non pas parce que ceux qui les exerçaient étaient supérieurs aux autres, mais parce que leur fonction était considérée comme précieuse pour toute la société.
Et je pense qu’il faut préserver cette idée.
Pas pour offrir une vie de luxe aux médecins, aux juges ou aux enseignants. Mais parce que la précarité des personnes auxquelles nous confions des responsabilités aussi importantes finit par devenir un problème pour toute la population.
Prenons un juge.
Si une personne à qui l’on confie le pouvoir de décider de la liberté, des droits ou de l’avenir d’autres personnes vit dans une précarité permanente, qu’arrive-t-il lorsqu’elle traverse une période de faiblesse ? Elle peut être tentée de prendre de mauvaises décisions pour quelques sous.
Prenons un enseignant.
Si celui qui détient le savoir et qui forme les générations futures n’arrive plus à vivre correctement de son métier, il peut, dans un moment de faiblesse, vendre un sujet, favoriser quelqu’un ou monnayer ce qui ne devrait jamais l’être.
Et le médecin n’est pas différent.
Le médecin est un être humain. Il fait partie de la même société que tout le monde. Il a des enfants, des parents, des charges, des envies, des difficultés, des périodes de fatigue et des moments de faiblesse.
Son diplôme ne le transforme pas en être incorruptible.
Au contraire, lorsqu’une personne possède davantage de connaissances et qu’on lui donne accès à davantage de responsabilités et de pouvoir, la société a encore plus intérêt à lui garantir des conditions de vie dignes.
Je ne dis évidemment pas que tous les médecins, tous les juges ou tous les enseignants céderont à la tentation lorsqu’ils sont en difficulté. L’être humain reste un être humain, avec ses valeurs, sa conscience et ses limites.
Mais une société intelligente ne construit pas ses institutions en comptant uniquement sur la force morale de chacun.
Elle crée aussi les conditions qui permettent à cette force morale de tenir.
Et c’est exactement là que se trouve le problème.
Imaginez un médecin qui a passé sept années de formation pour devenir médecin généraliste, puis cinq années supplémentaires pour devenir spécialiste, auxquelles peuvent s’ajouter deux ou trois années de service civil.
Imaginez-le ensuite enchaîner les gardes de 24 heures, parfois davantage, prendre des décisions qui concernent directement la vie humaine, porter des responsabilités énormes, travailler alors qu’il est épuisé…
Et malgré tout cela, ne pas avoir de voiture.
Ne pas avoir un logement convenable.
Ne pas pouvoir offrir à ses enfants le confort de base.
Et parfois devoir, après une garde, prendre les transports en commun avec toute la population, debout, avec son sac, simplement pour rentrer chez lui.
À mes yeux, ce n’est pas une question de luxe.
Une voiture, un logement et un salaire permettant de vivre correctement ne sont pas des privilèges extravagants pour un médecin. Ce sont des conditions minimales pour exercer sereinement un métier qui exige de prendre des décisions importantes alors que la vie d’un être humain peut être entre ses mains.
Et cette réflexion ne concerne pas uniquement les médecins.
Elle concerne le statut social que nous voulons donner aux professions essentielles.
Parce que lorsqu’un médecin est correctement rémunéré, il n’a pas besoin de chercher à monnayer des actes inutiles, d’orienter artificiellement des patients, de multiplier des prescriptions injustifiées ou de faire des compromis avec la science pour améliorer ses revenus.
Lorsqu’un juge vit dignement de son travail, il est moins exposé aux pressions matérielles qui pourraient influencer son jugement.
Lorsqu’un enseignant peut vivre correctement de son métier, il n’a pas besoin de vendre ce qui devrait rester en dehors de toute transaction.
Encore une fois : cela ne justifie jamais la corruption, la fraude ou la malhonnêteté.
Mais si nous voulons réellement lutter contre ces dérives, nous devons aussi regarder leurs causes et leurs conditions d’apparition.
Préserver le statut du médecin, du juge ou de l’enseignant, ce n’est donc pas « donner des privilèges à une élite ».
C’est protéger la population.
Parce qu’une société qui veut des médecins compétents, indépendants et éthiquement solides doit accepter de leur donner les moyens de vivre dignement.
Une société qui veut des juges indépendants doit leur garantir leur indépendance matérielle.
Une société qui veut des enseignants capables de former correctement ses enfants doit respecter et valoriser leur profession.
La noblesse d’une fonction ne doit pas seulement être un mot qu’on prononce. Elle doit aussi se traduire dans la manière dont la société traite ceux qui l’exercent.
On ne peut pas demander à quelqu’un de porter la responsabilité de vies humaines, de décisions judiciaires ou de l’éducation de générations entières, tout en lui refusant les conditions matérielles minimales pour vivre sereinement.
Ce n’est pas du luxe.
C’est une question de dignité.
Et, au fond, une question d’intérêt public.
Dr Assia Berrabah