04/06/2026
« Ce mandat est déjà quasi-perdu » : le regard sans complaisance de Mbougar Sarr sur la crise Diomaye-Sonko
Dans une prise de parole aussi lucide que désabusée, l'écrivain sénégalais renvoie dos à dos le chef de l'État et le président de l'Assemblée nationale, déplorant l'enlisement du pouvoir dans des querelles personnelles. « Ce mandat, je regrette de le dire, est déjà quasi-perdu. Il est trop enlisé dans la vase des egos pour repartir dans la direction politique la plus efficace, la plus juste, la plus humble, la plus travailleuse », assène-t-il, le regard à la fois consterné et triste.
« Ce que j'observe depuis quelques mois au sommet de l'État sénégalais relève bien de la politique, mais de la veine la plus boulevardière qui soit. J'en rirais sans frein si je ne me rappelais, au milieu de ce rire doublement jaune, que ce mauvais théâtre, quelles qu'en soient les coulisses, produit des effets concrets et consternants sur un pays, son peuple, son économie, sa crédibilité. Je vais le dire un peu brutalement : tout me paraît médiocre et sans hauteur. Tout me paraît surtout, et c'est le plus dramatique, sans imagination. »
L'écrivain prend soin de nuancer son propos, reconnaissant les circonstances atténuantes : la présence de gens de valeur qui continuent de travailler et de maintenir l'espoir, l'héritage désastreux du régime précédent, les trahisons, les défections, la lenteur structurelle des réformes, la dureté de l'exercice du pouvoir. Il concède également la logique du campisme, où chacun défend son parti sans recul.
« Mais il faut pouvoir aussi dire ceci sans être immédiatement renvoyé à une appartenance ou être suspecté de détester tel ou tel ou de cacher un agenda : le pays continue de hoqueter à force d'avaler, chaque jour, une nouvelle couleuvre. Il faut bien que quelqu'un soit responsable. Je veux bien prendre ma part, puisque le travail de la lucidité commence par soi et son examen de conscience. Je suis aussi responsable, d'une façon ou d'une autre, de l'affaissement de la qualité du débat public. Je veux bien. Mais les autres ? Que diront ceux qui, effectivement, ont le pouvoir ? Que diront ceux qui eurent le pouvoir ? Que diront ceux qui aspirent à l'avoir ? »
Son diagnostic est sans appel : « Ce mandat, je regrette de le dire, est déjà quasi-perdu. Jusqu'au bout, je crains qu'il ne soit plombé par les révélations et les contre-discours, les blocages et les vengeances, les procès et les règlements de compte. » Un ami lui avait prédit cette situation ; il avait raison, hélas. D'autres amis, plus optimistes, pensent que cette épreuve fortifiera la démocratie et confirmera la maturité politique du pays. « Peut-être. C'est la version optimiste. Mon impression reste que toute la machine est prise en otage par des individus. »
L'écrivain change de métaphore : après avoir utilisé l'image du gallodrome et des coqs de combat pour décrire les tribulations guerrières des deux hommes, il choisit l'âne, qu'il affectionne en tant que paysan. Et renverse la célèbre sentence latine « Asinus asinum fricat » (l'âne frotte l'âne) pour l'adapter à la situation, avant de conclure en wolof : « Ñu maye bii, te jéem kaa lemmi te jàngat : 'mbaam gàtt na, waaye ci jur gi la bokk' » (On donne ça, et essaie de comprendre et de lire : l'âne s'est perdu, mais c'est dans le troupeau qu'il se trouve).
En post-scriptum, il précise : « Ceci n'est même pas (encore) une analyse "intellectuelle" : à peine le regard dépité d'un citoyen un peu consterné et triste. »