28/05/2026
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TRIBUNE INQUISITOIRE
SUPPRESSION DES VISAS : QUAND SASSOU OUVRE LA PORTE D'UN PAYS QU'IL A LUI-MÊME VIDÉ
Une générosité de façade sur un Congo exsangue
Par Oncle KONGOSTON (Enfant du Pays) — Caracas, 28 mai 2026
Il avait besoin d'une tribune internationale. Il l'a trouvée. Le 25 mai 2026, en ouverture des Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement à Brazzaville, Denis Sassou Nguesso a déclaré que, à compter du 1er janvier 2027, les ressortissants de tous les pays africains n'auraient plus besoin de visa pour entrer en République du Congo. (Afdb) L'annonce, qui a déclenché un tonnerre d'applaudissements parmi les milliers de délégués présents (Afdb) , était parfaitement calculée. Devant les financiers du continent, l'homme au pouvoir depuis 1979 se posait en champion de l'unité africaine, exhortant ses pairs à dépasser l'égoïsme et le nationalisme étroit.
Beau discours. Mauvaise blague.
Car pendant que Sassou jouait les visionnaires devant les caméras de la BAD, Brazzaville brûlait. Silencieusement, méthodiquement, inexorablement. Et ceux qui vivent sous la menace quotidienne dans les quartiers populaires de la capitale n'applaudissaient pas.
UN PAYS EN DÉCOMPOSITION SÉCURITAIRE
Il faut dire les choses clairement : le Congo-Brazzaville traverse l'une des crises sécuritaires les plus graves de son histoire urbaine récente. Déstabilisée par la consommation de drogue et une pression croissante, Brazzaville a basculé dans une violence dont l'intensité force les observateurs à des comparaisons avec des capitales latino-américaines. Chaque automobiliste ou presque dispose désormais de sa machette comme d'un équipement de sécurité ordinaire. (Lesechos-congobrazza)
Le phénomène des « bébés noirs » — ces gangs de jeunes armés à l'arme blanche et parfois à l'arme à feu — gangrène la ville depuis des années. Les statistiques officielles elles-mêmes évoquent une recrudescence de 17 % des agressions à l'arme blanche entre 2023 et 2024, un chiffre qui pèse lourdement sur la perception de sûreté et freine l'activité nocturne de la capitale. (Congodefense) La population circule dans la ville une oreille attentive pour éviter ces délinquants, et certains quartiers ont vu apparaître un phénomène glaçant que les habitants appellent les « barbecues » : des bébés noirs brûlés vifs par des populations à bout, sans pitié et sans remords. (Lesechos-congobrazza)
Face à cette décomposition, le gouvernement a lancé le 14 mai 2024 ce qu'il a pompeusement baptisé l'« Opération Coup de poing ». Elle a conduit à l'interpellation de près de 2 000 malfrats, détenus par la police et la gendarmerie. (Vox) Bilan réel ? L'espoir de retrouver une quiétude s'est vite évanoui : les jeunes délinquants, un temps recroquevillés, ont repris de plus belle. (Vox)
Pire : cette répression elle-même a révélé la nature profonde du régime. L'opération « Coup de poing » a mis en lumière de nombreuses violations des droits civils et politiques : arrestations arbitraires, déni du droit à un avocat dès les interrogatoires, atteintes à la présomption d'innocence, violations de la dignité humaine. (Cad-cg) Les personnes arrêtées étaient majoritairement issues des couches les plus pauvres et les plus marginalisées de Brazzaville. (Cad-cg) La misère réprimée, non la criminalité organisée.
Et la DGSP — la Direction générale de la sécurité présidentielle, le bras armé de Sassou — s'est imposée dans ce dossier dans une totale zone grise. Aucune trace d'un décret ou d'un arrêté autorisant la DGSP à agir en matière de sécurité publique n'a pu être retrouvée. (FACT- CHECK CONGO) La garde prétorienne du Président patrouille dans les quartiers populaires sans mandat légal. Voilà à quoi ressemble la gouvernance sécuritaire au Congo en 2026.
OUVRIR LES FRONTIÈRES D'UN PAYS QUE L'ON A PILLÉ
Dans ce contexte de délabrement interne, la décision de supprimer les visas pour 54 pays africains n'est pas une vision. C'est une imprudence criminelle.
Parce que la question qui s'impose est simple, et personne dans la salle de Kintélé n'a osé la poser : comment un État incapable de protéger ses propres citoyens dans leurs quartiers peut-il prétendre contrôler l'afflux de ressortissants de tout un continent ?
La réalité que connaissent les Congolais de la base, celle que les officiels n'évoquent jamais devant la BAD, c'est que les secteurs économiques de Brazzaville ont déjà largement échappé au contrôle des nationaux. Le commerce de détail, l'import-export, les boulangeries, les chantiers, les circuits de distribution — une part croissante de ces activités est tenue par des réseaux étrangers structurés, qui bénéficient d'accès aux financements dont les jeunes entrepreneurs congolais sont systématiquement privés. Ce n'est pas de la xénophobie que de le constater. C'est une réalité socio-économique documentée par quiconque marche dans les avenues commerciales de la capitale.
Les Congolais, eux, n'ont ni accès au foncier ni au crédit. Les jeunes diplômés sont au chômage. Le taux de chômage des jeunes en République du Congo atteint 42 %, au point que rejoindre l'armée est perçu comme une opportunité rare (Wikipedia) — ce qui explique la tragédie du stade Michel d'Ornano en novembre 2023, où des milliers de candidats s'étaient précipités pour un seul recrutement militaire, causant 32 morts dans la bousculade.
La terre, elle aussi, change de mains. Des quartiers entiers se reconfigurent sous l'effet de transactions foncières opaques, sans cadastre sérieux, sans protection des populations locales repoussées vers des périphéries non aménagées. Dans un pays où l'État ne joue pas son rôle de régulateur et de protecteur, l'ouverture totale des frontières ne renforcera pas l'intégration africaine. Elle accélérera la dépossession.
LA LOGIQUE DU RÉGIME : PLUS D'INSÉCURITÉ POUR PLUS DE RÉPRESSION
Il y a dans cette décision quelque chose qui dépasse la naïveté ou l'incompétence. Les régimes autoritaires qui s'installent dans la durée connaissent une mécanique bien rodée : l'insécurité entretenue est une ressource politique. Elle justifie l'état d'exception permanent. Elle légitime les opérations de force menées sans mandat légal. Elle permet de transformer la répression des pauvres en « maintien de l'ordre ». Elle offre au pouvoir un prétexte perpétuel pour surveiller, contrôler, intimider.
Un observateur congolais commentant l'opération de la DGSP à l'automne 2025 a résumé la logique avec une clarté cinglante : « Pour moi, cette opération est bien évidemment liée à la campagne électorale. C'est un moyen d'intimider les bébés noirs, de leur dire de se tenir à carreau, et aussi un moyen d'intimider la population. » (France 24)
Si ouvrir les frontières aggrave une insécurité déjà hors de contrôle, le régime disposera d'un prétexte supplémentaire, plus large, plus durable, pour déployer ses forces dans les quartiers. La DGSP aura encore moins de comptes à rendre. Les arrestations arbitraires se multiplieront. Et Sassou pourra une fois de plus se présenter en garant de l'ordre — lui qui, pendant quarante ans, aura été la cause première du désordre.
CE QU'UN VRAI ÉTAT FERAIT
Regardons ailleurs pour mesurer le gouffre. Dans plusieurs pays qui ont ouvert leurs frontières, des mécanismes de protection économique nationaux existent parallèlement : obligation pour les investisseurs étrangers de s'associer à des nationaux, réservation de certains secteurs aux citoyens, politique active de financement des entrepreneurs locaux, cadastre foncier protégeant les terres des populations. Le Bénin, qui pratique la libre circulation depuis 2020, dispose d'un État qui fonctionne et d'une administration fiscale qui encaisse. Le Rwanda, qui figure dans cette liste, a bâti une politique de compétitivité nationale avant d'ouvrir sa porte. Le Congo, lui, n'a rien bâti. Il a juste annoncé.
Car Denis Sassou Nguesso — dont la nièce vient d'être condamnée par la justice française pour blanchiment de fonds publics, dont le fils a été épinglé aux Panama Papers pour une société offshore aux Îles Vierges britanniques, dont les propriétés immobilières en France font l'objet de saisies dans le cadre des « Biens mal acquis » — n'est pas en mesure de concevoir une politique de protection économique nationale. Parce que sa famille, précisément, a passé quarante ans à détruire cette économie nationale pour en extraire la substance au profit de comptes à San Marin, à Miami et aux Îles Vierges.
CONCLUSION : LA GÉNÉROSITÉ DES VOLEURS
Il est facile d'être généreux avec ce qu'on a déjà bradé. Denis Sassou Nguesso offre les frontières d'un pays dont il a pillé les ressources, détruit le tissu économique, laissé la jeunesse au chômage, abandonné les quartiers à la violence des gangs, et transformé l'État en domaine familial.
Ce n'est pas de l'intégration africaine. C'est du théâtre de palais.
Les Congolais n'ont pas besoin d'un pays ouvert à tous les vents. Ils ont besoin d'un État qui les protège, qui finance leurs entreprises, qui sécurise leurs rues, qui respecte leur droit à la terre, et qui rende des comptes sur les 40 milliards de dollars de recettes pétrolières qui ont disparu dans les paradis fiscaux depuis 1979.
Jusqu'à ce que cela change, la suppression du visa n'est qu'une insulte de plus, habillée en discours de la Journée de l'Afrique.
Oncle KONGOSTON (Enfant du Pays)
Pour KONGO INFOS — Caracas, 28 mai 2026
Informer. Éveiller. Résister.